24.08.2009
Pour les médias, la police c’est de la coke.
Le point commun entre un uniforme bleu marine et une ligne de CC ? Pour la presse, c’est un peu la même chose, cela permet de booster la performance...
Inutile de prendre l’exemple d’un faits divers mettant en cause les forces de l’ordre pour illustrer ce principe de dopage. Et puis, tant que cela se peut, inutile de relancer des polémiques là ou certains journalistes jettent déjà de l’huile sur le feu. Sans doute quelques lecteurs trouveront eux-mêmes des exemples parlants. J’aurais pu écrire « flagrants » mais cela aurait alors senti l’interpellation « avec la force strictement nécessaire » donc la possibilité d’explications à donner. Longuement et par écrit…
Je vais donc revenir sur article du Figaro d’il y a quelques jours que nous avions déjà commenté. Et pour montrer comment une rédaction peut triturer une page entière pour n’en garder que ce qui va faire vendre et provoquer la polémique, je vais le comparer avec un billet paru sur le Post.fr, média interactif qui est montré aujourd’hui en exemple de performance en terme de volume de lectorat.
Autant prévenir tout de suite, cet avis m’est tout à fait personnel, donc subjectif et ne se veut en rien une leçon de journalisme. Je me borne à faire les constatations. Sans plus. Comme lorsque j’étais flic. Cela montre un aspect de la méthode employée pour faire de l’audience. Et dans ce domaine, les médias interactifs sont de bons indicateurs. Et il suffit de regarder les « Unes » des journaux papier ou télévisés pour se rendre compte qu’un sujet qui « buzze » sur Internet est le plus souvent repris par les médias classiques. Vous me direz que je suis naîf et que le but de tous ces supports, comme n’importe quelle société privée est de faire des bénéfices donc de provoquer des ventes, des spectateurs, ou de l’audience, avant de se soucier d’un quelconque devoir d’information. C’est vrai. C’est d’ailleurs pour cela qu’aujourd’hui le fait divers et le people sont les deux mamelles du succès assuré d’un média.
Dans le domaine du fait-divers, la sous catégorie reine, c’est la mise en cause des forces de l’ordre et/ou de la sécurité intérieure. Voir l’assimilation politique des deux, comme si c’étaient les gardiens de la paix et gendarmes qui dictaient la politique du gouvernement.
C’est grossier, mais cela fonctionne à tous les coups.
Petite démonstration :
Le 13 août, Monsieur Hortefeux donnait une interview au Figaro pour faire cesser la polémique concernant la suppression de la rentrée en école de quelques 900 cadets de la république. Nous avons déjà discuté de cet article, titré : « Les cadets de la République seront intégrés comme prévu. »
Pour faire court, voilà les sujets abordés au cours de cette page :
1)Le Ministre de l’Intérieur annonce que cette rentrée de cadets aura bien lieu.
2)Il désavoue l’administration de son ministère. (Occultant au passage la question du manque de budget invoqué par cette dernière pour repousser cette incorporation, ce silence en forme d’aveu étant en lui-même également une information.)
3)Il commente la hausse, considérée comme légère, de la délinquance.
4)Il justifie de son déplacement à Royan, ville dans laquelle une quinzaine de jeunes venant de banlieue parisienne venait de commettre une série de délits divers, défrayant la chronique estivale de cette station balnéaire.
5)Il fait le point sur l’affaire de Bagnolet durant laquelle un jeune homme fuyant la police s’est tué en moto.
6)Il annonce son initiative de réunir des associations représentatives et les membres du gouvernement concernés pour réfléchir à l’amélioration du dialogue entre les forces de l’ordre et les jeunes.
Soit, environ 6 ou 7 informations à hiérarchiser si l’on veut choisir un thème d’article pour parler de la sécurité publique dans un support de presse.
Je ne vais pas ergoter sur la priorité à donner. Mais il y a tout de même dans cet article quelques sujets nationaux de fond sur la sécurité et sur le style que Monsieur le Ministre de l’Intérieur veut impulser à son mandat. Des portes à ouvrir justement pour provoquer un débat de fond.
La rédaction du Post.fr s’est donc appuyée sur cet article pour rebondir. La rédaction, cela veut dire des journalistes professionnels, pas les « contributeurs simples citoyens » plus ou moins rétribués pour nourrir le site.
Ces professionnels, de la « nouvelle école » c'est-à-dire celle d’Internet, se targuent du nouveau titre de « Community managers ». Au-delà des discours, la seule arme qui vaille pour eux, c’est « le buzz ». C'est-à-dire la provocation d’un maximum de lectures et de commentaires.
La seule chose retenue par ces journaliste de l’article du Figaro c’est la phrase suivante, prononcée par le Ministre de l’Intérieur au sujet des troubles à répétition provoqués par la quinzaine de banlieusards à Royan, le plus souvent en bande : « Je ne laisserai pas des petits caïds faire la loi. ».
Là, c’est une « belle affaire » en terme d’impact prévisible, notamment lorsque l’on s’adresse à un lectorat âgé de moins de trente ans. Cela fleure bon le rappel au terme « Kärcher ® » utilisé par Monsieur Sarkozy lorsqu’il était à ce poste.
Comment dès lors faire de l’audience facilement ?
1)Sortir la citation de son contexte global.
2)Reprendre cette phrase en titre.
3)Dans « l’article » rappeler l’origine banlieusarde des mis en cause de Royan.
4)Mentionner que le Ministre a envoyé des renforts de police dans le département.
5)Le tout en quelques lignes seulement.
Cela tient en trois mots. « Caïds, banlieue, police.»
C’est le sujet préféré de polémique dans la presse. Cela fonctionne systématiquement au quart de tour. Chacun peut se lâcher sur le sujet à grands coups de clichés et de caricatures. Résultat : près de 20 000 lectures de l’article et pas moins de presque 550 commentaires.
Le débat ? Comme d’habitude il tourne autour de ce que l’on appelle « le point Godwin » c'est-à-dire l’évocation de la période nazie de l’occupation, un grand classique dès qu’il est question de police, d’un racisme sans complexe envers toute la population de banlieue, et la mise en cause globale de la Police Nationale. Ainsi chaque « camp » idéologique peut exprimer ses plus basses réflexions.
Deux exemples de ces commentaires antagonistes, (j’occulte volontairement tout ce qui touche à la dernière guerre, cela me semble tellement hors sujet) :
« M. Hortefeux est nettement plus discret sur les agissements de sa police !...Au total, on finira par se demander où sont réellement les voyous !!!... »
« (Les immigrés)…à mettre sur un bateau et à faire couler dans la Méditerranée… »
Vous voulez faire un carton d’audience ? Vous avez la recette, provoquez un débat ou s’affronteront pro et anti flics et rajoutez-y un soupçon d’appel au racisme et la mayonnaise est d’ores et déjà un succès.
Pas un seul des contributeurs, pas plus que les « journalistes » de la rédaction ne semblent avoir lu l’article original. Parce que leurs débats ont occultés qu’il y était également dit, au sujet des cadets de la République ; « Leur création répond à un double besoin : un effort d'intégration de jeunes issus majoritairement de milieux défavorisés et un recrutement diversifié de la police. »
Et aussi, concernant le dialogue jeunes-policiers : « (les initiatives)… ne doivent pas se limiter à une opposition caricaturale entre policiers violents et jeunes forcément délinquants. Cela ne correspond pas à la réalité. »
La démonstration est terminée.
Ce titre de presse, qui est tout de même une filiale du Monde Interactif, a réussi à faire un buzz en détournant volontairement la finalité d’un article dans lequel le Ministre de l’Intérieur parlait d’intégration à travers l’engagement dans la Police et dénonçait la mise en «opposition caricaturale entre policiers violents et jeunes forcément délinquants. »
Je ne juge pas de la pertinence de M. Hortefeux, je ne fais pas de politique partisane. La phrase sur les « caiïds », même légitime et de bon-sens, était peut être mal pesée en terme de résonances. Les esprits malins rétorqueront que c’était peut être ce qui était voulu en terme de communication ministérielle. Je ne sais pas. Ce que je constate c’est que ce jour là, sur Internet, les boucliers étaient de circonstances pour les forces de l’ordre. Et que ce n’étaient pas les « jeunes de banlieue » qui leur jetaient des pierres, fussent-elles verbales…
Les policiers sont de toutes les façons de parfaits intermittents du spectacle médiatique. Ils marquent la ligne blanche que la presse, et pas seulement virtuelle, consomme régulièrement pour doper ses ventes et son audience.
A ce petit jeu là, qui ressemble à s’y méprendre à un théâtre de guignol où l’humour de bastonner le gendarme est remplacé par un mépris mâtiné d’intérêt financier, le dialogue n’est pas près de s’installer.
Il ne serait de sans doute pas rentable médiatiquement…
A chaque fois que je lis des leçons de déontologie sur le métier des forces de l’ordre écrites par des journalistes, je me dis que dans cette profession, s’ils avaient à rédiger objectivement des procédures judiciaires, cela ferait longtemps que beaucoup seraient virés avec raison…
Sources : (cliquez pour lire)
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